" L'islam, la violence et le terrorisme"

Conférence prononcée par
Ehsan Naraghi ,
ancien conseiller à l’UNESCO

Au 11ème Colloque International
Ankara-Instanbul, du 12 au 16 avril 2005

 Avant d'analyser les différents cas, il convient de préciser les quatre facteurs qui ont alimenté le terrorisme dans les terres de l'islam

  • " l'humiliation dans la majorité des cas, il s'agit d'une réaction à la violence subie ;
  • " la solidarité entre musulmans ;
  • " le goût du martyre ;
  • " l'injustice sociale.

1-Le cas de la Palestine

Lorsqu'en 1948 les Nations Unies ont décidé le partage en deux pays, Israël et la Palestine, les Israéliens qui venaient de subir une répression impitoyable de la part de Hitler, sont arrivés en terre palestinienne en conquérants, rappelant les méthodes coloniales. Méconnaissant l'esprit musulman, et au lieu de se considérer comme partenaires, ils se sont conduits comme des maîtres. Victimes d'une répression hitlérienne, ils pensaient que tout le monde leur devait quelque chose sans comprendre les susceptibilités des palestiniens. Ces derniers n'ont pu tolérer une telle attitude. Ils se sont sentis offensés et humiliés, face à un adversaire qui leur imposait, de facto, sa force et sa supériorité. Très vite, les rapports entre Palestiniens et Israéliens se sont dégradés. La première intifada est l'expression de la volonté des Palestiniens de surmonter le sentiment d'humiliation. Les jeunes ayant perdu l'estime d'eux-mêmes rachètent leur honorabilité en défiant un Etat d'Israël incomparablement plus puissant. Ils deviennent ainsi dignes à leurs propres yeux.

La seconde intifada est la conséquence des déboires et des échecs des accords d'Oslo, qui créent une autorité qui n'en est pas une au sein d'un pays fragmenté. Les jeunes palestiniens sont alors plongés dans une vision pessimiste des choses, qui postule plus ou moins implicitement que la Nation palestinienne ne saurait se réaliser. Dès lors une mort sacrée qui assure à l'adepte l'accès au paradis et détruit une partie de la société israélienne devient une solution envisageable.

2-L'Afghanistan

En 1979, lors de l'invasion subite de l'Union soviétique en Afghanistan -un pays faiblement structuré, avec une armée insuffisante pour faire face à l'armée rouge-, ses citoyens ne pouvaient que recourir à l'arme islamique. A ce moment là, le Pakistan, pays voisin, a laissé ses frontières ouvertes aux résistants qui voulaient se battre contre l'armée rouge.
A l'époque, l'Afghanistan devint un aimant pour les combattants arabes musulmans, qui y voyaient non seulement l'occasion de se battre contre les Russes, mais aussi de constituer un Etat islamique idéal. Les autres Etats islamiques ne leur paraissaient pas suffisamment à la hauteur. Depuis des dizaines de décennies, ils entretenaient ce rêve de créer un Etat véritablement islamique, afin que l'idée de califat soit réalisable. Ainsi, plusieurs militants arabes partirent aider les combattants afghans dans leur pays. En 1988, quand l'Union Soviétique préparait son retrait, ils étaient déjà des milliers présents sur le territoire afghan. L'Arabie saoudite soutenait fortement ce mouvement tandis que les Américains finançaient la résistance afghane contre les soviétiques, contents de trouver leur adversaire soviétique dans l'embarras, sans avoir à l'affronter directement.

En 1980, Ben Laden arrive à Peshawar, au Pakistan et commence à financer les résistants afghans. En 1984, Abdullah Azzam, islamiste palestinien, arrive à son tour, crée Maktab Al Khadamat, une association qui réunit des arabes militants voulant soutenir la cause afghane sponsorisée par Oussama Ben Laden. En 1986, ce dernier crée un camp d'entraînement d'islamistes militants, sur la terre afghane, près de la frontière pakistanaise. Le camp accueille des combattants égyptiens, algériens, saoudiens et yéménites. Ben Laden organise un réseau du jihad qu'il baptise Al Qaeda. Ce bureau dirige les activités terroristes sous ce nom. En 1989, les militaires soviétiques abandonnent l'Afghanistan. A ce moment-là le nombre des arabes islamistes qui soutiennent Kaboul augmente. En 1992, éclate un conflit en Algérie entre la résistance islamique et le gouvernement militaire.

3. L'Algérie

Trois facteurs, ont engendré l'islamisme militant algérien : la conjoncture politique, la faillite de l'Etat-FLN et le poids de l'islam qui s'est renforcé au moment du coup d'Etat militaire interrompant le processus électoral.

Tout au long de la décennie des années quatre-vingt, l'expression de l'islamisme se cantonne au monde universitaire et aux petits commerçants. Regroupés en ligue, les islamistes prêchent des valeurs supposées solutionner les problèmes d'une société confrontée à des difficultés socio-économiques (chômage, pénurie de logement, crise des transports, corruption etc.). Afin d'apaiser les souffrances des plus démunis, les islamistes mettent en place une véritable " stratégie de la bienfaisance ". Mais leur politique demeure invisible tant l'attention se porte durant cette période sur les effets du " printemps berbère " et sur les réformes du président Chadli Benjedid. Les émeutes d'octobre 1988 révèlent les tensions profondes qui règnent tant au sommet de l'Etat que dans les couches les plus populaires.

La démocratisation du régime algérien favorise l'émergence des partis islamistes autorisés pour la première fois dans un Etat arabe à participer librement aux divers scrutins électoraux. Pour le pouvoir algérien, les partis islamistes demeurent inoffensifs, bien peu de responsables algériens connaissent le travail social qu'ils réalisent. Le contrôle de la moitié des municipalités après les élections de juin 1990 leur donne la possibilité d'augmenter son aura.

Le raz de marée de juin 1990 se renouvela aux élections législatives de décembre 1991, le FIS est en passe d'obtenir les deux tiers de l'Assemblée nationale, préalable à l'instauration d'un Etat islamique.

L'interruption du processus électoral en janvier 1992, la dissolution du FIS et la politique des arrestations massives - déclanchée par le coup d'Etat militaire - suscitent la haine contre le régime chez les islamistes. Convaincus de leur rôle historique, ils mettent en place une guérilla susceptible de réaliser par la violence ce qu'ils n'ont pas pu obtenir par la voie politique. C'est devenu un combat permanent, qui a attiré la solidarité d'autres volontaires islamistes du Moyen-Orient. Pour l'heure, le coût de cette erreur frise le chiffre de cent cinquante mille assassinats et une violence au quotidien, qui ne s'est jamais interrompue.

4. L'Irak

Après des décennies de pouvoir dictatorial, mais laïc, l'Irak est aujourd'hui en train de céder au désarroi et à une nouvelle forme d'oppression : celle de la religion.

Contrairement aux apparences, le réveil de l'islam ne s'est pas fait du jour au lendemain. Certes, le régime baasiste a toujours défendu une approche séculière de la politique. Certes, le code de la famille irakien s'est de longue date imposé comme le plus moderne et le plus progressiste du Moyen-Orient, notamment en matière de droit des femmes. Mais, avec l'embargo des années 90 et l'augmentation de la pauvreté, de nombreuses familles ont commencé à trouver refuge dans la religion. Après la guerre du Golfe, le raïs en personne s'est mis à sponsoriser la construction de mosquées et a fait inscrire " Allah akbar " (Dieu est grand) sur le drapeau irakien. Plus récemment, la vague du 11 septembre et le regain d'islamisme teinté d'antiaméricanisme ont trouvé un écho chez certains Irakiens. Des entretiens réalisés à Bagdad ont permis de constater que de nombreux hommes, qui avaient l'habitude de boire de l'alcool et de mener une vie frivole, commencèrent à faire régulièrement leur prière et écouter les discours d'Oussama Ben Laden, à partir de 2001.

On constate aujourd'hui trois facteurs en Irak :

a) Le réveil religieux

Sévèrement réprimée sous Saddam Hussein, la majorité chiite s'est aussitôt réveillée après la chute du régime et a retrouvé le culte traditionnel des imams et la commémoration des fêtes religieuses comme l'Ashoura (qui célèbre le martyre de l'imam Hossein, troisième imam chiite assassiné à Karbala par l'armée des Omeyyades). Quant aux clercs sunnites, leurs prêches du vendredi, - qui étaient également restreintes sous Saddam pour ne pas faire de l'ombre au raïs -, rythment les soubresauts de la vie politique irakienne.

b) La réaction protectionniste face à l'occupant

C'est le cas des habitants de Fallouja, un peuple traditionnellement très protectionniste. Ils ont très mal digéré l'arrivée des forces d'occupation en Irak. Les méthodes utilisées par les Américains (raids dans les maisons en pleine nuit, soldats de la coalition attrapant des femmes par la chemise) n'ont fait que renforcer le sentiment d'humiliation et de haine à l'égard de l'étranger. Ces comportements, normaux pour des Occidentaux, sont perçus comme inacceptables, selon la tradition islamique. C'est aussitôt l'honneur qui est mis en question. Certains habitants de Fallouja n'ont pas hésité, alors, à prendre les armes pour se venger. Les nombreuses offensives de la Coalition sur Fallouja n'ont fair que renforcer la guérilla antiaméricaine. Pour défendre la mort d'un proche, c'est une armée de frères et de cousins qui se mobilise.

Autre exemple : Les anciens combattants de l'armée irakienne. Humiliés de se retrouver
au chômage - Bremer ayant démantelé l'armée, - ils sont nombreux à avoir rejoint la
guérilla antiaméricaine.

c) L'Irak : nouveau centre du terrorisme international

En négligeant le contrôle des frontières à la chute du régime, les forces de Coalition ont ouvert la porte à tous les groupes possibles et inimaginables. Ces jihadistes internationaux entretiennent des alliances avec certains groupes irakiens. A côté du réseau d'Abou Moussab al-Zarqaoui, le terroriste jordanien suspecté de mener une grande partie des attaques contre la coalition, on trouve une multitude de groupes clandestins tel que Ansar al-Islam, Ansar al-Sunna ou encore l'Armée islamique en Irak. Leurs communiqués, qui circulent de Mossoul à Kerbala , cherchent à imposer un ordre islamique pur et dur. Ils sont les auteurs d'attaques, de nombreux enlèvements de décapitations d'étrangers (qu'ils appellent " les collaborateurs des forces d'occupation "). Ils disent agir au nom du jihad, la guerre sainte pour purifier la terre irakienne.

5. La Tchétchénie

La déportation au Kazakhstan (alors en URSS) du peuple tchétchène dans son entièreté par Staline (prétextant une collaboration de tous les Tchétchènes avec Hitler) a eu pour effet de fragiliser cette population et d'aiguiser ses rancoeurs.

L'indépendance, proclamée en 1992, après la chute du bloc soviétique, a très vite donné un regain de vigueur aux valeurs traditionnelles comme l'appartenance clanique, ou le refuge dans l'islam. Pour de nombreux jeunes qui, depuis leur enfance, n'ont connu que la guerre, les privations, les disparitions de membres de la famille, la pénurie, la vie dans les ruines, l'incertitude, il est facile de se laisser influencer par des courants extrémistes. Au cours de la deuxième guerre de Tchétchénie cette influence s'est renforcée. Si la première guerre (1994-1996) avait connu quelques femmes combattantes, les femmes kamikazes ne sont apparues qu'en 2000, lors de la seconde.

L'islamisation tchétchène est assez complexe. Les groupes radicaux jouissant de généreux financements étrangers, dont il est difficile de mesurer le poids réel, entrent en opposition avec les confréries soufies qui structurent l'islam traditionnel tchétchène. Le spectre de l'islamisme est en revanche utilisé par Moscou pour justifier une campagne dont les buts sont flous, multiformes et différents selon les acteurs. La seule issue de ce conflit aux angles complexes s'avère être la négociation. En s'en prenant radicalement aux Tchétchènes les Russes ne font qu'exacerber les rancunes et le sentiment nationaliste de leurs adversaires, qui utilisent comme dernier recours la mort par des moyens aussi extrêmes que l'attentat suicide.

Conclusion

On constate, dans chaque cas, que ce sont des maladresses des forces extérieures qui ont suscité les actions terroristes : que ce soit la maladresse des Israéliens en Palestine, celle des Soviétiques en Afghanistan, celle de l'armée en Algérie dans les années 90, celle des Américains en Irak, celle enfin des Russes en Tchétchénie, qui n'ont pas tenu compte des sensibilités locales. Ces maladresses n'ont malheureusement pas pris en considération la spécificité culturelle musulmane. De nature, les musulmans sont rancuniers, et dès lors qu'ils sont humiliés, c'est l'esprit de vengeance qui les anime. Il est important de comprendre la complexité de chaque cas, avant de s'y attaquer aveuglement. La négociation doit être un préalable plutôt qu'un recours quand le mal est déjà fait.

*Ehsan Naraghi,
sociologue iranien,
ancien conseiller spécial auprès du Directeur général de l’UNESCO
Auteur de:

Retour Menu

Retour Page Accueil