POUR
EN SAVOIR PLUS,
NOTRE ANALYSE DE FOND
Outre les remarques
faites par Badih Karhani, plusieurs points nous ont paru suspects
dans cette lettre supposée écrite par Ayman Al-Zawahiri.
D'abord, dans la forme :
Référence
I : Le nom du prophète
Mahomet est toujours suivi d'une invocation en arabe comme "
Salla-Llahu 'alayhi wa-sallam " (Que Dieu le bénisse
et le salue). Par convention, cette invocation est souvent représentée
par un cryptogramme réduisant la longueur de la formule.
L'auteur de la lettre a tapé le signe " @ ",
utilisé en informatique, pour symboliser cette formule.
Nous trouvons cela particulièrement étonnant de
la part d'un islamiste radical sunnite pour lequel la forme revêt
une grande importance. Nous sommes là, aux yeux d'un homme
comme Zawahiri, à la limite du blasphème.
Référence
IX :
La citation d'un proverbe anglais, la culture de l'ennemi, apparaît
elle aussi étonnante sous la plume de Zawahiri.
Dans la structure mentale du rédacteur,
compte tenu de ce que nous savons de Zawahiri, ensuite :
Référence
III :
Zawahiri a toujours placé l'Afghanistan au centre du dispositif
du jihad contre l'Amérique. Ici, il met ce pays sur "
la périphérie du monde islamique. "
Aurait-il changé sa vision des choses ?
Compte tenu des habitudes de Zawahiri
enfin :
Référence
X : Lui, le numéro
deux d'Al Qaïda, dont le chef Oussama Ben Laden dispose
d'une fortune considérable, demande de l'argent à
Zarqaoui, dont les moyens financiers se limitent à ses
capacités de pillage où à l'argent reçu
de partisans. Surprenant.
Référence
XI : Un
fugitif, traqué par la première puissance mondiale,
Zawahiri, demande à un guérillero, Zarqaoui, lui-même
exposé aux vicissitudes des combats, de joindre quelqu'un,
Abou Rasmi, un homme en résidance surveillée à
Londres, à plusieurs milliers de kilomètres. Cette
bizarrerie ne suffit pas, Zawahiri suggère un recours
à Internet, meilleur moyen de se faire repérer
par les services de renseignements américains.
Référence
XII: Voilà
encore évoqué le recours à Internet ! Décidément
bien étonnant. D'une part parce que tout le monde sait
les sites islamistes sous surveillance. D'autre part parce qu'en
dépit de la légende, d'après certains informateurs,
les hauts responsables d'Al Qaïda n'utiliseraient pas Internet
pour communiquer.
Référence
XIII : La description
par Zawahiri de ses affaires de famille à un commandant
militaire ne ressemble pas à ses usages.
Cette accumulation
d'éléments et ceux évoqués par notre
collègue Badih Karhani, nous amènent déjà
à soupçonner dans cette lettre un faux et non un
texte rédigé par Zawahiri. Reste à savoir
qui en est l'auteur. Nous avons sur ce point quelques indications.
Cette lettre supposée écrite
par Zawahiri, un sunnite intégriste, certes contient des
passages de défiance, voire de haine, à l'égard
des chiites. Cela apparaît normal. On est d'autant plus
surpris de voir des noms de personnalités historiques
élevées au rang de héros par les chiites,
mais d'ennemis du genre musulman par les sunnites, présentées
dans cette lettre sous un jour favorable.
Référence
IV : " La pureté du credo et le
respect de la voie (du Prophète), lit-on, ne mènent
pas toujours au succès... " Pour imager cette
idée, trois noms sont donnés.
Le premier est celui d'Al Hussein Ibn Ali, rien de moins que
le fils du premier chef chiite de l'histoire, Ali. Mieux, dans
le texte, il est qualifié d'Imam, un titre que seuls les
chiites donnent à leurs chefs religieux. Il faut en outre
savoir, Al Hussein, alors troisième Imam chiite, a été
tué à Karbala par une attaque des sunnites. Tous
les ans, les chiites célèbrent son " martyre
" en s'auto flagellant en public et en insultant les sunnites.
Le second s'appelle Abdallah Ibn Al Zoubayr. A la fin du VIIème
siècle, il s'est rebellé contre le calife, chef
de tous les musulmans, et a déclaré à La
Mecque la création de son propre califat. Vaincu, il est
considéré par les sunnites comme un diviseur de
la communauté musulmane. Par les chiites, comme un justicier.
Le troisième, enfin, porte le nom d'Abderrahmane Ibn Al
Achaath. Lui aussi s'est rebellé contre le calife au premier
siècle de l'Hégire. Selon la geste des chiites,
pour s'opposer à l'oppression du pouvoir contre leur communauté.
Référence
VIII : Dans cette partie du texte, Ali Ibn Abi
Taleb lui-même est évoqué avec le titre d'Imam
que lui donnent les chiites et jamais les sunnites.
Référence
VII : Un " Mazhab
" est un courant juridique, autrement dit, une école
de pensée guidant la réflexion islamique. On compte
quatre écoles chez les sunnites. Quand ces derniers veulent
se montrer amicaux à l'égard des chiites, ils qualifient
le courant religieux chiite de " mazhab jafarite,
" du nom de son fondateur Jaafar As-Sadiq (699-765). Le
second terme, " rafida, " est une expression
péjorative utilisée par les sunnites pour désigner
les chiites. Une contradiction apparaît donc dans le ton
entre les deux termes.
A la lecture de ces trois références,
on a le sentiment de prendre connaissance d'un document écrit
par un chiite et non par un sunnite. Certes, un chiite prenant
le soin de critiquer ses coreligionnaires pour nous tromper mais,
qui en dépit de ses ruses, ne connaît pas suffisamment
les différences de base entre les référents
sunnites et chiites pour ne pas commettre d'erreur.
Une autre série de détails
nous interpelle. Se glissant dans le texte arabe, nous avons
remarqué les idiotismes d'une autre langue, le persan.
Référence
II : En arabe, expression
courante, " bilad Ach-Cham " désigne
le Proche-Orient, spécialement dans les textes islamistes.
Le terme " Cham " est ici utilisé isolé
dans le sens de Syrie, comme autrefois on désignait ce
pays dans la littérature arabo-persane. Aujourd'hui, seul
" bilad Ach-Cham " est utilisé et seulement
par les Arabes. L'auteur de la lettre, semble-t-il, ignore ce
détail faute d'une intimité suffisante avec la
langue arabe actuelle.
Référence
V : En arabe, " inqelab " signifie
" coup d'Etat. " Le persan, ayant beaucoup emprunté
à l'arabe, a reprit ce mot comme d'autres et, lui infligeant
un glissement sémantique, lui a donné le sens de
" révolution. " Or c'est le sens persan
de " révolution " qui apparaît
à plusieurs reprises dans le texte.
Référence
VI : On lit " le peuple afghan s'est séparé
du parti des Taliban. " En Arabe, comme du reste en
français, on " quitte un parti. " En persan,
par contre le verbe " jouda choudan " peut se
traduire par " quitter " mais signifie "
se séparer. " On voit donc reproduit en arabe
la formule persane.
NOS CONCLUSIONS
:
Après réflexions
et concertations des analystes, consultations auprès de
personnes compétentes dans les domaines islamiques, linguistiques
et historiques, enfin après des discussions avec des spécialistes
du terrorisme, nous concluons que ce texte :
1/ N'a pas été
écrit par Ayman Zawahiri.
2/ Que l'auteur
est chiite.
3/ Qu'il est de
langue persane et probablement iranien, même s'il maîtrise
assez bien l'arabe.
Pour nous, il s'agit donc d'un
faux.
Reste à savoir
si les services américains ont été abusés
ou s'ils ont confié cette opération de désinformation
à des chiites iraniens maladroits.
Alain Chevalérias
et Mira Farès
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