LE PAKISTAN
ARC-BOUTANT
DE LA SÉCURITÉ RÉGIONALE

mars 2007

6 février 2007. Aéroport international d'Islamabad-Rawalpindi. Arrivant de Peshawar, mon taxi entre dans le parking. À ma droite des cris éclatent. Un homme court. Je vois un policier mettre un genou en terre et épauler son arme. Les coups partent. Dans la direction du fugitif, à la hauteur d'un kiosque, une explosion. Probablement une grenade.

 Carte du Pakistan La région débouche sur le Golfe
Puis l'homme réapparaît, suivi par une meute de policiers galopant à ses trousses. Chauffeurs et passagers de la dizaine de voitures engagées dans le parking s'abritent derrière les capots. Quelques balles sifflent. A nouveau, une grenade détonne. A une cinquantaine de mètres, un homme s'écroule. Il portait une ceinture d'explosif. Elle n'a pas fonctionné. Sa grenade l'a tué. Deux policiers ont été blessés.

Depuis le 26 janvier, c'est la sixième attaque terroriste au Pakistan. Tout a commencé avec l'apparition des " jihadiste (1)" dans la région, au cours des années 80.

A cette époque, depuis 1977, le général Zia Ul-Haq gouvernait le pays par la volonté de l'armée. Sa vision de l'identité musulmane pakistanaise s'accommodait très bien d'une approche islamiste de la religion.

A l'époque, personne, en Occident, n'y trouvait à redire. Mieux, avec l'invasion soviétique de l'Afghanistan, en décembre 1979, le soutien aux mouvements islamistes, pour faire barrage aux ambitions de Moscou, paraissait à beaucoup la solution idéale.

Un pas décisif fut franchi quand les Américains, cherchant à prendre sur les Soviétiques leur revanche du Vietnam, recrutèrent et facilitèrent l'introduction au Pakistan et en Afghanistan d'activistes arabes.

Leur poids compta peu dans la guerre, les Afghans étant assez nombreux et déterminés pour faire regretter à Moscou son expédition. Mais Washington comptait, associant les Arabes au conflit, faire basculer idéologiquement tout l'ensemble arabo-musulman contre l'Union Soviétique.

Cette tactique n'eut pour résultat que d'auréoler de gloire les islamistes. Pire, le départ des Soviétiques d'Afghanistan, interprété comme une victoire militaire sur la deuxième puissance de la planète, grisa les plus radicaux des jihadistes au point qu'ils se crurent capables de vaincre les régimes en place, dans les pays musulmans et en Occident, et d'imposer leur loi.

En Afghanistan, cependant, à la suite de la chute du régime communiste de Kaboul, en mars 1992, les conflits internes entre les mouvements de la résistance généraient le chaos. Or, chose impossible dans l'insécurité, les Américains voulaient construire une ligne de pipe-line afin d'évacuer le gaz et le pétrole du Turkménistan à travers l'Afghanistan et le Pakistan. Ils comptaient ainsi sortir le Turkménistan de l'influence russe, tout en évitant l'itinéraire passant par le territoire de leur ennemi juré, l'Iran.

Mais il fallait pour réaliser ce projet, ramener le calme dans la région. Or, la guerre d'Afghanistan avait causé un exode de centaines de milliers de familles entassées dans les camps de réfugiés du Pakistan.

Les organisations islamistes locales, mais surtout koweitiennes et saoudiennes, y avaient enrôlés des dizaines de milliers de jeunes garçons pour les envoyer dans des écoles coraniques. L'enseignement y était frustre, se limitant à l'apprentissage par coeur du coran. Plus que d'études, il fallait parler de d'endoctrinement jihadiste. On appelait ces écoliers "talib," " taliban, " au pluriel. En échange de l'inscription de leurs enfants, les parents recevaient souvent un modeste pécule. Une fortune pour eux, à laquelle s'ajoutait la fierté de voir leur progéniture " aller à l'école. "

Beaucoup de ces enfants et adolescents, de ces "taliban," après une dizaine d'années de guerre, étaient arrivés à l'âge adulte et végétaient sans emploi dans les camps de réfugiés du Pakistan.

Une idée germa alors à Washington, soufflée par Islamabad, qui allait engendrer une nouvelle complication de la situation régionale. On décida, financés par l'Arabie Saoudite, avec le feu vert des Américains et le soutien des services pakistanais, d'organiser les Taliban pour pacifier l'Afghanistan par les armes.

A partir de 1994, armés et dotés de quelques vieux tanks, ils pénétrèrent en Afghanistan. Ils avaient été recrutés parmi l'ethnie pachtoune, majoritaire en Afghanistan et la plus nombreuse dans les camps de réfugiés. Celle aussi qui peuple les régions limitrophes du Pakistan. Pour cette raison, au début de leur campagne, les Taliban rallièrent sans combat les tribus.

Mais, rapidement, ils se heurtèrent à des seigneurs de la guerre rétifs à leur autorité. Parmi eux Gulbuddin Hekmatyar. Puis, sortant des régions à dominante pachtoune, ils durent affronter les autres ethnies et le gouvernement en place à Kaboul, dominé par l'ethnie des Tadjiks.

Mais la pression des Taliban était trop forte. Après Hérat, en septembre 1995, Kaboul tomba un an plus tard et, dernier bastion de résistance, Mazar-i-Charif, en mai 1997.

Un gouvernement aux mains des Taliban s'installa à la tête du pays. En octobre 1997, il débaptisa la " République d'Afghanistan " et l'intitula " Émirat islamique d'Afghanistan. " Mais, un tiers du pays restait insoumis au nouvel État dont, en outre, très peu de capitales reconnaissaient l'autorité, sinon celles de ses trois parrains : les États-Unis, le Pakistan et l'Arabie Saoudite.

Enfin, l'insécurité régnante empêchait l'installation de pipe-lines pour évacuer les hydrocarbures du Turkménistan par le Golfe arabo-persique.

Puis la situation se dégrada encore. En septembre 1997, les Taliban allèrent jusqu'à détenir brièvement Emma Bonino, Commissaire européen envoyé à Kaboul. Les États-Unis durcissent leur position à l'égard des Taliban. Puis, le 20 août 1998, Washington ordonna une série de frappes aériennes contre les camps d'entraînement d'islamistes étrangers basés en Afghanistan. L'attaque répondait aux attentats perpétrés au début du mois par les hommes de Ben Laden contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie. Puis arriva le 11 septembre 2001 et l'occupation de l'Afghanistan. La rupture était consommée entre Washington et les islamistes radicaux.

Restait au Pakistan à gérer la situation. Depuis le 12 octobre 1999, suite à un coup d'État, le général Pervez Musharraf dirigeait le pays. Dès le début, il sembla décidé à inverser la dérive marquée de ses prédécesseurs en faveur de l'islamisme. Ainsi, le 28 février 2001, déjà, un militant du parti extrémiste Sipah-e-Sahaba (SSP) était pendu pour l'assassinat du consul d'Iran à Lahore. A la fin de l'année, le directeur de l'ISI (service de renseignement) et le chef d'état-major adjoint étaient démis en raison de leurs sympathies pour les Taliban.

Néanmoins, Musharraf restait prisonnier de la réalité du terrain. Le pays comptait 34 groupes islamistes radicaux dits jihadistes. Or, pendant des années, ils avaient participé aux combats en Afghanistan ou au Cachemire avec le soutien, sinon au moins l'approbation, des autorités pakistanaises. Résultat, une partie importante de la population du pays nourrissait de la sympathie à l'endroit de ces jihadistes élevés au rang de héros de l'islam.

D'autre part, le Pakistan dépendait de son alliance avec les États-Unis. En clair, le général Musharraf se retrouvait pris entre le marteau américain et l'enclume islamiste.

 

Alain Chevalérias

 

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Note

(1) Les mouvements dits jihadistes sont ceux recourrant à la violence armée au nom du coran.

Dans notre prochain article nous expliquerons la stratégie actuelle du Pakistan et donnerons un aperçu de la mouvance islamiste en action dans le pays.

Centre de Recherches sur le terrorisme depuis le 11 septembre 2001
 www.recherches-sur-le-terrorisme.com

 

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